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Journée du Laboureur (G du Faur)

Les Plaisirs de la vie rustique

environ 400 vers écrits en français, parus en 1573.

Alors sur le matin, quand il entend passer
Les voisins qui s'en vont la javelle amasser
Dedans le champ couper, au lit point ne s'amuse :
Mais d'un saut se levant sa paresse il accuse,
Eveille Marion, qui ronflant reposait,
Et voudrait bien encore dormir si elle osait :
Il la hâte d'aller, elle enfin prend courage,
Et d'un désir égal se met à son ouvrage,
Au point du jour s'en va dans son jardin cueillir,
Des choux, ou des poireaux pour les mettre à bouillir ;
Après dans son mortier un peu de safran broyé,
Et tire du charnier un petit morceau d'oie,
Jette tout dans le pot qu'elle met sur le feu :
Du vent de son poumon allumant peu à peu,
Les bûchettes qu'elle a aux taillis amassées,
Et pour mieux les porter, en faisceaux entassées.
Mais avant que vouloir couper de son couteau,
Le pain déjà rassis, ou le tendre tourteau,
Joignant ses noires mains à deux genoux se jette,
Fait sa prière à Dieu, qui point ne la rejette
Ayant ainsi prié de deux mains elle coupe,
Des tranches de pain bis, pour en faire la soupe,
Y mêlant quelque un peu de fromage moisi,
Qu'entre plusieurs elle a dans la paille choisi,
Propre pour au brouet donner saveur et pointe,
Et pour renouveler la soif déjà éteinte ;
Puis prend le pot en main, le rince de claire eau,
Par un degré tremblant descend en son caveau,
D'un tonneau presque failli, qui à peine goutte,
Enfin son petit pot elle emplit goutte à goûte.
Hâtive s'en reva là haut, où sur un ais,
De ce sombre dîner dresse l'unique mets,
Le charge sur sa tête et courant d'allègre,
Va trouver son mari que la faim déjà presse :
Car depuis le matin qu'à l'œuvre il s'est rangé,
Sans cesse travaillant, il n'a bu ni mangé ;
Tous deux au coin du champ se couchent dessus l'herbe,
Et pour table et buffet n'ont qu'un faisceaux de gerbe.
Là mangent gaiement leur potage et leur chair :
Et boivent à l'envi sans rien se reprocher,

La femme s'en retourne au logis pas à pas,
Et laisse le mari, qui courbé tête nue,
Affublé seulement du Ciel et de la nue,
Le faucille en sa main ne cesse de couper,
Le blé jusque à tant qu'il faille aller souper ;
On n'y voit du tout rien, car le Ciel étoilé,
D'un orage épaissi de tous cotés voilé,
Et trouve Marion qui l'attend sur la porte,

Se mettent à souper d'un appétit pareil,
Mais après le repas, pour tromper le sommeil,
Contant le temps heureux de leur chaste hyménée,
Ou devisant des grains qu'ils auront cette année,
Ou des ceps se courbant au poids de leurs raisins,
Sans détracter jamais de l'honneur des voisins :

Le mari plus lassé le premier se dépouille,
Elle chiche du temps, met au flanc sa quenouille.
Et remouillant ses doigts achève son fuseau,
Ou dévide au rouet un entier écheveau :
Puis après sans nul bruit, près de son mari se couche,
Dérobant doucement un baiser de sa bouche :
Le reste par honneur je ne veux publier ;
Mais je ne puis aussi bonnement oublier,
A dire que la nuit leurs amoureuses flammes,
Egalent bien souvent les faveurs des grande dames.

Contexte dans lequel Guy du Faur a écrits
"Les Plaisirs de la vie rustique"

Ces vers je les composais au lieu de ma naissance (1)
Plein d'honnête loisir, lors que Henri de France (2),
Fils (3) & frère de Roi (4), et l'honneur des Valois,
De cent canons battait les murs des Rochelois,
Et j'eusse poursuivi les biens du labourage ;
Mais la mort de mon fils m'en ôta le courage :
Et troubla tellement de douleur mon esprit,
Que je laisse imparfait pour jamais cet écrit

(1) Pibrac
(2) Henri 3
(3) Henri 2
(4) François 2, Charles 9

Livre

La Renaissance bucolique, Poèmes choisis 1550 - 1600
Edition GF Flammarion

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